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AH, L’EUROPE ! AH, L’EUROPE ! La contribution civile et sociale du christianisme au projet européen

Auteur : Ulrich Engel OP

AH, L’EUROPE ! AH, L’EUROPE !
La contribution civile et sociale du christianisme au projet européen

Ulrich Engel OP
Institut M.-Dominique Chenu - Espaces Berlin

L’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger (né en 1929) publiait en 1987 les Perceptions de sept pays. À côté de « débauches italiennes » et de « rêveries portugaises » il est question dans le livre de « hasards polonais » ou de « débris espagnols » Toute la collection porte le titre de Ah, l’Europe ! et veut être comprise comme un hommage à la diversité du continent. Aujourd’hui, plus de vingt ans après, il ne subsiste des louanges d’Enzensberger que quelques tonalités gémissantes d’après Jürgen Habermas (né 1929) dans la préface d’un petit ouvrage qu’il a intitulé Ah l’Europa . Le point d’exclamation qui concluait avec optimisme le texte d’Enzensberger manque chez Habermas…

DÉFICIT DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE ACTUELLE.

Que la résignation du ton ne soit pas uniquement due à un état d’esprit anti-européen mais qu’elle s’appuie avant tout sur des fondements de la Realpolitik est une évidence :
-  De graves déficits démocratiques sont déplorés depuis longtemps. « Des décisions politiques importantes et nombreuses sont de plus en plus prises à Bruxelles et se retrouvent « converties » en droit national. » (91) ;
-  Dans le cadre de la globalisation forcée et de ses conséquences, on constate dans l’union européenne des déficits dans le domaine de la politique extérieure, de l’économie, de l’environnement, d’une politique intérieure mondiale fondamentale pour une capacité d’action politique. Car sans « global players (...) aucun équilibre entre les sujets d’un régime économique juste ne peut s’instaurer ». (92)
-  Enfin, ceci ne représente pas seulement le problème de l’immigration existant aux frontières extérieures de l’Union européenne et, par extension, de l’intégration des étrangers (en particulier les réfugiés les plus défavorisés) mais un défi existentiel pour la société européenne. La réalité du pluralisme culturel et religieux à l’intérieur exige de la politique européenne, de respecter les cultures et les confessions religieuses des ressortissants dans leur différence et en même temps de les inclure dans une solidarité citoyenne. « Nous avons bien trop longtemps envisagé ce problème dans la perspective d’une politique de l’immigration ; au temps de la menace du terrorisme, le risque est grand de ne traiter ce problème que sous l’angle de la sécurité intérieure. » (92)

LA QUESTION DE LA « FINALITÉ » DU PROCESSUS D’UNIFICATION

Le dénominateur commun des trois problèmes, à peine esquissés ici, pour situer les futurs chantiers de la politique européenne, se retrouve d’après Habermas dans « la question centrale de la finalité du processus d’unification ». (100) Si le projet européen devient, plus que l’idée libérale d’un marché continental de libre-échange, une décision de politique sociale, alors il ne faut pas perdre de vue l’épineux problème du « Pourquoi vouloir l’unification européenne ». En effet, sans une réponse (sans doute toujours provisoire et donc révisable) à la question de l’objectif du processus (à côté de ce qui relève d’une future loyauté nationale) rien de ce qui pourrait être désigné comme une identité européenne ne pourra émerger . La question « Comment devient-on Européen ? » est le titre d’un petit livre édité en 1993 par un écrivain néerlandais Cees Nooteboom (né 1933). Selon la thèse de l’auteur, on ne l’est pas par naissance, mais on le devient par un dur labeur. La formulation de cette tâche de la construction d’une identité européenne est étroitement subjective, il faut pour la réaliser la « naissance d’une opinion publique à l’échelle européenne ». (106) D’après Habermas, on en est encore très loin. Dans le contexte actuel, l’Europe en construction est confrontée à un triple défi. Celui-ci comprend :
-  La formulation de la finalité du processus d’unification européenne ;
-  La création d’une identité européenne dans le respect de cultures et de religions plurielles ;
-  Et enfin, le développement d’une opinion publique européenne dans le sens du dépassement des frontières de la communication inter-relationnelle nationale.

L’EUROPE APRÈS LE CHRISTIANISME.

Comment les Eglises chrétiennes et leurs théologies peuvent-elles contribuer à la construction d’une telle Europe ? Ou, formulé de façon plus cuisante : Compte tenu des tendances diverses observées dans la sécularisation et de l’affaiblissement qui en résulte pour les institutions de l’Eglise chrétienne, sa pratique et sa réflexion théorique, cette Eglise est-elle encore en mesure d’apporter une contribution au développement durable de l’Europe ? Sur le thème, « l’Europe après le christianisme », je voudrais présenter ici rapidement les réflexions du philosophe italien Gianni Vattimo (né 1936). Elles envisagent d’une part la possibilité de réagir de façon positive au triple défi cité plus haut, mais aussi d’autre part, de prendre en compte sincèrement les faiblesses d’un christianisme institutionnel. Vattimo est persuadé qu’avec la fin du modernisme, une foi, forte dans des principes et des structures rigides, est devenu obsolète. Il identifie le surhomme de Nietzsche, annonçant la mort de Dieu, avec la fin de la métaphysique dont parle Heidegger. Ces deux aspects représentent, du point de vue philosophique, l’essentiel de la post-modernité. En lieu et place d’une pensée orientée par des principes forts, selon Vattimo, la pensée faible - « pensiero debole » - joue librement le jeu des interprétations. Pour faire face à la suspicion possible de relativisme, il convient de rappeler que l’horizon dans lequel évolue le monde de chacune des histoires de l’humanité n’a pas de structure stable, mais que ce monde est événementiel.

SÉCULARISATION ET K ÉNOSE Du point de vue théologique il est significatif que Vattimo fixe maintenant la condition de réalisation de l’affaiblissement de ces tendances philosophiques dans l’optique de l’incarnation chrétienne. Vattimo considère l’histoire du christianisme a-religieux comme l’histoire de la désacralisation progressive. Le dessaisissement de Dieu du monde et de l’histoire – kénose - marque pour lui le début du processus de la sécularisation. Vattimo se réfère expressément, dans ce contexte à l’hymne aux Philippiens : « Lui, (le Christ) qui était semblable à Dieu, ne retint pas le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même pour devenir esclave et semblable aux hommes. Sa vie fut celle d’un homme, il s’est humilié et a été obéissant jusqu’à la mort, jusqu’à la mort sur la croix. » (Ph 2,5-8)

Au cœur du discours de Vattimo se posent les questions sur la vérité et sur le sujet. Les deux - la vérité comme le sujet - adviennent dans le cadre d’une pensée faible et dans cette logique seulement, de manière affaiblie. « Le sujet de l’interprétation ne peut plus se penser qu’en dehors du processus dans lequel il est actif. (…) Comme partie essentielle de l’acte herméneutique, le sujet de l’interprétation définit les frontières de son identité, ainsi que celle de la réalité qui interroge son regard, d’une façon toujours nouvelle » (n°10). Donc, « l’auto-dessaisissement » investi dans la logique kénotique ne conduit pas au Rien abyssal. Bien au contraire, le processus de la sécularisation kénotique s’immerge dans la « caritas chrétienne » (n°11) : « Je voudrais rappeler que la norme de la sécularisation de la charité chrétienne est (…) la réduction de la violence sous toutes ses formes. » (n°12)

L’EUROPE EN CONSTRUCTION

Au moins d’un point de vue formel, quelques réponses en guise de conclusion peuvent être apportées aux questions soulevées plus haut par l’avenir de l’Europe.
-  Je suis convaincu que, au-delà du fondamentalisme de l’expansion religieuse, du marché religieux néo-libertaire et des fuites spirituelles internes, même après la fin de l’hégémonie chrétienne dans de nombreux pays d’Europe, le christianisme a la possibilité de présenter ses valeurs dans un monde devenu séculier ou plus séculier. Cette chance, les Eglises ne pourront la saisir de manière crédible, que si elles abandonnent tous des symboles de pouvoir et de domination pour retrouver leur enracinement dans leurs origines bibliques.
-  Un christianisme politique et théologique ainsi purifié reflétant la société civile, peut à nouveau faire partie des valeurs fondamentales de l’Europe. Parmi ces valeurs Vattimo compte pour l’essentiel, pietas, caritas, l’hospitalité et l’universalité, qui, à mon avis du moins, peuvent représenter une sorte de système de coordination pour la finalité recherchée du projet européen.
-  La création d’une identité européenne limitée, c’est-à-dire consciente de ses limites identitaires, peut réussir plus facilement si elle n’est pas contrainte de remplacer de manière dominante et exclusive l’identité nationale. La faiblesse des sujets devient donc leur force dans le processus de la construction de leur identité.
-  Dans son livre Dopo la Cristianità (n°13), Vattimo parle d’un christianisme qui, sur les ruines de l’ancienne institution, dresserait les contours d’une religion nouvelle, un christianisme quasi « après le christianisme ». Un tel christianisme serait ouvert à de nouvelles alliances sociales - au-delà des vieilles oppositions religieuses - comme par exemple la laïcité. Dans une forme à l’état de kénose, d’une religion faible, le christianisme pourrait devenir en Europe un partenaire reconnu dans le dialogue civil. Et les Eglises pourraient participer de manière crédible à la construction d’une opinion publique européenne.

Mon espoir est que les Eglises et la théologie par le biais de la pensée faible de Vattimo découvrent que, même après la fin (institutionnelle) du christianisme, la norme chrétienne basée sur la caritas peut éventuellement faire partie de la pluralité de l’identité européenne, et qu’il est donc intéressant et optimiste de participer à la construction d’un avenir de l’Europe !



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