CHANTIER EUROPE Notes sur la situation actuelle et perspectives pour l’avenir
CHANTIER EUROPE
Notes sur la situation actuelle et perspectives pour l’avenir
Thomas Eggensperger OP
Institut M.-Dominique Chenu-Espaces Berlin
Un observateur attentif de la situation de l’Eglise dans le contexte de l’Union Européenne a parlé, non sans fondement, de celle-ci comme d’un chantier en construction . Il ne s’agit pas d’une réalité dramatique, mais plutôt d’un phénomène typique de l’unification européenne des dernières décennies. Si la réalisation de la maison européenne est en ce moment « under construction », il faut aussi considérer le désenchantement perceptible à l’égard de l’intégration européenne. Celle-ci est désormais liée au développement de la carte constitutionnelle. En effet, on peut voir que le processus de développement portant sur traité constitutionnel, a, dès les premières séances de l’assemblé constituante sous la présidence de Giscard d’Estaing jusqu’au traité de Lisbonne, été caractérisé par le désenchantement.
ÉGLISES ET EUROPE
Dans le domaine européen, les stratégies des papes Jean-Paul II et Benoît XVI sont différentes. Jean Paul II insista surtout sur l’expérimentation de la « nouvelle évangélisation » que, par ailleurs, même les Synodes des évêques ont mis en valeur (voir l’Exhortation post-synodale Ecclesia in Europa de 2003). Benoît XVI, au contraire, fait recours à la tradition chrétienne en Europe et donne beaucoup d’importance à une considération adéquate de celle-ci - à cet égard déjà quand il était préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, J. Ratzineger avait souligné comme point essentiel celui des racines chrétiennes de l’Europe. Côté Église catholique a été publié le document de la Conférence épiscopale de la Communauté européenne Le développement de l’Union européenne et les responsabilités des catholiques (2005), et par le Conseil des Églises évangéliques en Allemagne, le document-proposition Église de la liberté. Perspectives pour les Églises évangéliques au XXI° siècle (2006), qui, avec les dialogues œcuméniques et la confrontation avec l’Islam, souligne l’importance, même dans l’avenir, de donner une âme chrétienne à l’Europe. Ensuite la dernière assemblée œcuménique à Sibiu, a montré que l’oecumène européen est encore un champ très ample sur lequel travailler.
UNE « CULTURE SOCIALE EUROPEENNE »
Surtout avec l’élargissement de l’UE, qui a provoqué la transformation des pays de l’Europe orientale, se pose la question d’une « culture sociale européenne » partagée, c’est-à-dire un modèle de compréhension culturelle commune pour l’Europe, comme le propose le sociologue allemand Gert Nickel . Il va de soi que cette identité n’est pas possible sur la seule base d’éléments économiques et politiques, il y faut nécessairement un élément culturel. Pour développer une telle structure sociale il peut y avoir différentes possibilités. Pour la réalisation d’organisations sociales européennes communes, il pourrait y avoir une référence à l’histoire commune, aux réalités partagées au niveau européen, pour la plupart sur des états nationaux fondés sur une inspiration chrétienne, et sur une base de valeurs, qui sont formés par une communauté d’Églises, qui d’un point de vue numérique est remarquable. Il est clair que la religion peut être une ressource importante pour la légitimité du pouvoir politique, et que le recours aux règles et aux valeurs de nature religieuse influence les identités nationales.
De facto la situation est plus complexe, car l’influence des organisations et associations d’Églises à Bruxelles est étonnamment inférieure à celle qui se vérifie au niveau national. Cela tient, par ailleurs, au fait de la perte généralisée d’importance de la religion dans la modernité, mais aussi au fait de la diversification des socio-cultures religieuses à l’intérieur d’une même nation (ex. séparation entre État et Église, la religiosité de différents types des citoyens, différentes traditions à l’ouest et à l’est).
L’EMPREINTE CHRETIENNE DE L’EUROPE COMME BASE ?
Par ailleurs on affirme que « l’empreinte chrétienne de l’Europe s’offre comme base culturelle fondamentale pour une culture sociale européenne partagée ». Dans les différentes crises qui se sont produites, l’enracinement des Églises dans la population européenne- d’un point de vue quantitatif- a été encore très élevé. On peut bien sûr relever que les gens évaluent de manière réservée la manière dont l’Église s’est mêlée de politique ( c’est plus accentué pour les fidèles d’occident que pour ceux de l’orient). Par là, une religion chrétienne institutionnalisée jouera un rôle moins important dans la réalisation des valeurs européennes, comme une sorte de religion civile, qui renvoie à l’acceptation partagée de l’orientation démocratique, se fondant sur des valeurs religieuses. La religion civile, conçue comme informant les cultures politiques d’une orientation de valeurs motivées par la religion, assume les valeurs religieuses, mais dans le domaine politique il est important qu’elle soit dépouillée de ses éléments religieux. D’un côté une culture sociale européenne peut être défendue sur la base d’une religion civile européenne (justice, tolérance, droits humains, etc. ), de l’autre reste floue la question de son rapport à la tradition religieuse des Églises. Par conséquent l’empreinte chrétienne de l’Europe ne peut pas offrir une base stable pour une culture sociale européenne partagée, mais, elle peut constituer son arrière-plan culturel.
L’EUROPE COMME UTOPIE REALISTE
En dépit des différentes difficultés auxquelles l’Europe « under construction » a dû de mesurer, celle-ci poursuit son chemin. Le sociologue Ulrich Beck affirme : « l’Europe est la dernière utopie réaliste européenne qui survit ». Il est incontournable de recueillir des concepts fondamentaux comme pouvoir, état, société ou démocratie non pas dans la terminologie d’une conceptualité nationale, mais dans une « constellation cosmopolite », comme l’a souligné l’euro-optimiste Beck . Par conséquent une Europe orientée de façon cosmopolite s’affirme, et offre la garantie de la coexistence de plusieurs styles de vie ethniques, religieux et politiques au-delà des frontières des états et avec une mentalité qui outrepasse les pensées nationales. Cela peut sembler banal, mais c’est le principal problème du débat européen en ce moment- mené sans enthousiasme, et discuté non pas au plan international, mais de plus en plus selon des horizons nationaux.
… ET SES CONSEQUENCES SUR LA RELIGION
Même pour l’Église et la religion cette utopie réaliste n’est pas sans conséquences. À cet égard il faut relever que le contexte européen est marqué par un phénomène particulier : la présence de certaines convictions et visions du monde qui ont leur racine dans la tradition chrétienne, mais qui se sont éloignées et détachées d’elle. La sociologue anglaise Grace Davie dans ses amples recherches sur les pays européens a trouvé que la mémoire culturelle ( « cultural memory ») peut, au moins en partie, compenser la séparation de l’Église et vice-versa, car cet éloignement du lien avec l’Église permet de nouvelles formes sociales de religion et de religiosité . À son avis les Églises apportent des éléments significatifs dans l’Europe d’aujourd’hui et, par cela, elles atteignent certains personnes et groupes, mais sans qu’ils s’attachent par principe à une reconnaissance de valeurs, surtout dans le domaine d’une intégration dans une certaine communauté chrétienne ou paroisse. Davie parle d’une « vicarious religion ». D’un point de vue pastoral, cela peut être contestable, mais cette religiosité privatisée ouvre cependant une voie dans l’espace public. Ce phénomène pourrait même être de nature internationale, influencer l’Europe « under construction » et la faire devenir une sorte d’utopie réaliste.

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