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VERS LES ÉLECTION EUROPÉENNES : Europe, citoyenneté et foi c hrétienne

Auteur : Alessandro Cortesi OP

VERS LES ÉLECTION EUROPÉENNES : EUROPE, CITOYENNETÉ ET FOI CHRÉTIENNE

Alessandro Cortesi op
Centro La Pira-Espaces-Pistoia

Trente ans après les premières élections européennes de 1979, vont se tenir les premières élections avec vingt-sept pays. Environ 375 millions de citoyens seront appelés à élire les 754 membres du Parlement et ce sera la première fois qu’aux élections européennes pourront participer des pays comme la Roumanie et la Bulgarie.

On sait cependant que ces élections tombent dans un moment de questionnement profond à propos du projet de l’Europe : le refus du Traité constitutionnel de la part tout d’abord du Danemark, puis de la France et des Pays-Bas dans les referendums de 2005, et le tout récent « non » à la ratification du Traité de Lisbonne dans le referendum irlandais de juin 2008, a manifesté clairement un malaise général et une méfiance croissante de beaucoup de citoyens à l’égard de l’Union. Un malaise qui dénote un manque de mémoire, si l’on considère simplement que l’Irlande, justement, entrée dans la CEE le premier janvier 1973, a été parmi les pays qui ont plus fortement profité de l’aide européenne pour transformer la société et élever le niveau de vie de ses citoyens. C’est un manque de mémoire qui ne sait pas valoriser la garantie de la paix et des protections sociales que la construction européenne, commencée après les désastres des guerres mondiales, a apporté aux pays de l’Union . Et qui ne voit, d’autre part, le dynamisme progressif qui a permis de faire face à des nouvelles situations, comme en particulier l’ouverture aux pays de l’Europe centrale et l’unification en 2004 et 2007, en dépassant la perspective d’une Europe fermée et indifférente, surtout par rapport à l’Est ? À cela il faut ajouter une ample désinformation autour des institutions européennes et de leurs tâches, souvent avec la complaisance de certains gouvernements. L’Union Européenne ne semble plus constituer un projet catalyseur d’espoirs, et elle est présentée comme une menace aux intérêts nationaux ou comme une bureaucratie lointaine et oppressive à l’égard des exigences nationales ou locales. Plusieurs types de critiques parfois contradictoires s’y mêlent : une première sorte de critique provient de forces politiques et de gouvernements soucieux de consensus interne et qui exploitent des formes de démagogie -comme c’est le cas en Italie pour la « Lega » ou dans les pays ex-communistes- et alimentent des intérêts de caractère local et particulier. A l’opposé se trouve la dénonciation de la gauche critique de la mondialisation néolibérale. Elle stigmatise l’effondrement d’un projet politique aux dépens d’intérêts purement économiques. Le projet européen se réduirait à celui d’marché commercial, détaché et en compétition avec les autres grandes régions du monde, fermé par rapport à l’Afrique et aux pays pauvres. L’Europe est en train d’expérimenter, à la vieille des prochaines élections, une phase de désenchantement .

Les critiques sont faciles dans un contexte de crise démocratique, où l’on peine à développer la participation, où l’on n’arrive pas à offrir des horizons et des motivations éthiques, surtout lorsque manquent terriblement des leaders politiques capables d’une vision globale et de produire consensus. De tels éléments auront probablement un écho même dans ces élections. Le danger réel consiste dans l’augmentation de l’abstention au moment du vote et dans le succès des forces qui affirment des revendications locales et qui conçoivent l’Europe seulement comme lieu de négociation d’intérêts particuliers. Les gouvernements et les mouvements sociaux devraient démontrer dans les prochains mois une capacité à donner du sens à un projet qui ne se réduit pas à concevoir l’Europe seulement comme un grand marché.

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que le parcours de l’Europe a vécu d’autres épreuves et des périodes de grande difficulté, et, comme De Gasperi le disait en 1950 « Il n’est pas dit que nous aurons la joie d’assister à la réalisation de ce que nous pensons et souhaitons…Mais disons que là est la voie juste : Il vaut y consacrer tous nos efforts et y travailler avec ténacité ». La situation doit être lue avec une lucidité critique et dans le cadre complexe du moment présent. Je vais essayer de présenter quelques points problématiques. Au terme de la période de présidence française (décembre 2008) M. Sarkozy a exprimé sa conviction que le futur de l’Europe sera de parcourir la voie marquée par le renforcement du rôle des États et donc du Conseil d’Europe. Pourtant les dernières décisions du Parlement- par exemple l’opposition à la directive sur l’élargissement à 65 heures de l’horaire de travail hebdomadaire- ont manifesté l’importance d’un Parlement plus fort, permettant de donner un souffle démocratique et social aux politiques de l’Union.

Le Traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 et en cours de ratification par les différents États, renforce le rôle du Parlement et lui assigne des pouvoirs plus amples : l’extension de la procédure de co-décision garantira au Parlement une position de parité par rapport au Conseil, où sont représentés les États membres, pour la plupart des actes législatifs européens et il aura le pouvoir de voter pour le Président de la Commission, le bilan, et la révision des traités. Le Traité de Lisbonne a gardé en grande partie les propositions d’innovation prévues par le Traité de Rome de 2004, mais l’abandon du traité qui présentait une Constitution pour l’Europe constitue le passage manqué pour tous ceux qui souhaitaient une caractérisation de l’Union plutôt comme Union politique (et il ne faut pas oublier qu’en faveur de la Constitution s’étaient déclarés à peu près deux tiers des États membres et la plupart des représentants du Parlement européen).

La présidence de l’Union passe maintenant à la République Tchèque, dont le Président, le conservateur Vaclav Klaus, ne cache pas ses positions d’euroscepticisme, sa vision de l’Europe bornée à un système de relations entre de simples pays. Il accuse l’Europe d’avoir mis une pression semblable à celle que l’URSS avait exercée à l’égard des pays satellites, au temps du rideau de fer .

Dans ces deniers mois nous avons assisté à la victoire de Barack Obama aux USA. Sa victoire est particulièrement significative pour ceux qui, en Europe, aspirent à un tournant politique capable de passionner les cœurs pour des horizons de justice sociale, de respect des droits humains et de paix. Obama, en particulier, a présenté un programme politique qui valorise la dimension religieuse à l’intérieur de la société. Il la perçoit comme une ressource parmi d’autres, à poser en rapport avec d’autres dimensions, dans le sillage d’autres pères comme Thomas Jefferson et Abraham Lincoln .

Au niveau de la politique internationale ces élections arrivent après la guerre en Géorgie, où la Russie a montré sa force et où le monde est revenu dans une situation d’équilibres de pouvoir rappelant la guerre froide. L’intervention russe au-delà de ses propres frontières pour réagir à la provocation partie des prétentions de Saakashvili demeure une menace pour la situation du Kosovo. Pour la première fois depuis 1989 s’est présentée une possibilité de confrontation entre Russie et l’OTAN : un fait important qui pose des questions sur les orientations de politique étrangère de l’Union Européenne, surtout dans la région des Balkans et sur la question d’une politique de sécurité commune. Au milieu de l’Europe, le Kosovo demeure une question ouverte ainsi que la capacité d’instaurer une entente avec la Serbie en vue d’inclure la zone des Balkans dans le processus d’intégration. Le Kosovo constitue un lieu clef pour la promotion de la paix dans la zone balkanique.

L’inattendue et terrible attaque d’Israël contre Hamas dans la bande de Gaza, entre décembre 2008 et janvier 2009, a remis à jour la question du proche Orient comme point central pour la réalisation de la paix dans le monde. L’Europe doit se montrer responsable et pour cela elle doit démontrer sa crédibilité. Il devient toujours plus urgent d’élaborer une politique commune pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Il faut une position européenne commune qui affirme les droits des deux peuples, Israël et le peuple palestinien, pour la formation de deux états en Palestine, et qui soutienne l’application des résolutions de l’ONU.

Un projet partagé par tous, au niveau de la politique étrangère, autour de la paix dans les lieux de conflit, et autour de l’Afrique, voilà le défi qui se présente, voilà la condition d’un élan renouvelé pour le projet européen. L’élection du nouveau Parlement pourrait constituer une opportunité pour un souffle renouvelé.

Dans un tel contexte on peut se demander quel peut être le rôle des communautés chrétiennes dans la diversité des confessions représentées en Europe, à l’occasion des prochaines élections. Il s’agit à mon avis de redécouvrir de manière nouvelle et dans la collaboration œcuménique cette responsabilité de la citoyenneté, non pas comme un lobby qui protège des intérêts particuliers, mais surtout comme le témoignage d’une inspiration commune qui vient de l’Evangile et qui se caractérise comme attention à la dignité de toute personne et de chaque existence. Il y a tout d’abord un espace de témoignage qui s’ouvre aujourd’hui aux chrétiens pour être porteurs d’une force inspiratrice et d’une passion pour le bien commun dans un temps de replis identitaires et de croissance d’égoïsmes particuliers. S’ouvre aussi la responsabilité pour un plaidoyer pour la protection et promotion des valeurs évangéliques dans une collaboration ouverte et capable de soutenir dans le débat publique des raisons partageables. Cela demande à être poursuivi dans une claire conscience de la distinction entre les tâches et domaines des Eglises et les tâches et domaines propres à l’Etat et au politique.

La construction européenne est un processus dans lequel l’espoir qui guide l’existence chrétienne rencontre d’autres aspirations, cultures et visions du monde. Le projet européen est un projet de paix, de solidarité entre les peuples, d’articulation démocratique des institutions. Les communautés chrétiennes peuvent y manifester la pertinence de l’Evangile qui appelle toujours à l’unité en dépit des divisions et des accentuations particulières, dans le sens de la réconciliation. Il appelle à mettre de côté la recherche de privilèges particuliers ou primautés, condition nécessaire pour toute véritable citoyenneté et toute croissance démocratique. La référence est sans aucun doute la Carte œcuménique, document élaboré au niveau œcuménique, qui exprime l’engagement commun des chrétiens dans le processus de construction de l’Europe, considéré comme un signe des temps. Dans la III° partie du texte signé le 21 avril 2001 par toutes les Églises chrétiennes, il est question de la responsabilité des communautés chrétiennes d’Europe et certaines perspectives particulières sont soulignées :
- contribuer à réaliser l’Europe en favorisant l’expression de valeurs communes, en offrant la contribution de la tradition chrétienne comme force inspiratrice pour la construction d’une Europe humaine et sociale, et en étant attentif à l’intégration entre Est et Ouest ;
- réconcilier peuples et cultures en s’engageant pour la totale égalité de tout être humain et en portant beaucoup d’attention aux processus de démocratisation et aux choix de justice sociale ;
- sauvegarder la création, en s’efforçant de réaliser des conditions de vie durables pour l’humanité entière et pour les générations futures ;
- approfondir les relations entre les religions, en particulier entre christianisme, judaïsme et islam, comme aussi avec les autres religions et visions du monde. Ces horizons d’engagement pourraient constituer aujourd’hui les axes de responsabilité, qui, venant de l’évangile, viennent au service de la construction d’une citoyenneté européenne dans la situation présente : Réaliser une Europe différente après la crise financière Ces élections arrivent au moment où la crise financière s’étend de plus en plus sévèrement à l’économie réelle des pays européens. Cette crise a des caractères difficiles à déchiffrer même pour les observateurs plus compétents qui n’arrivent pas à prévoir ses conséquences et développements. Ce qui est sûr est qu’elle a provoqué l’effondrement des théories jusque là présentées comme indiscutables par les tenants d’une économie de marché libre de toute régulation juridique et de contrainte en faveur de la justice sociale. Cette crise est l’occasion de reconsidération radicalement certains modèles de vie présents dans les sociétés européennes, modèles fondés sur la consommation et l’exploitation de ressources limitées. Cette crise doit éveiller à la nécessité de choix politiques orientés à une plus grande équité et distribution des ressources . L’intégration de l’Europe passe aujourd’hui à la fois par un changement du style de vie quotidien et à la fois par des choix politiques. Le rapport de l’Europe aux zones de pauvreté tantôt à l’intérieur, tantôt par rapport aux pays pauvres doit changer. L’Europe ne peut pas s’enfermer dans une ligne de protectionnisme économique ni dans un isolement politique.

Accueil et dialogue interculturel dans le contexte de l’immigration L’Europe est marquée par le phénomène non transitoire mais structurel des migrations, en particulier depuis le sud du monde. La directive sur l’immigration approuvée en juin 2008 par la Commission européenne a reçu de nombreuses critiques, en particulier de la part de Jacques Delors et Michel Rocard, pour le fait qu’elle met au premier plan les mesures de sécurité avant les droits personnels . La question de l’immigration va constituer de plus en plus un domaine de choix décisifs pour donner un visage à l’Europe comme lieu de réconciliation. L’Europe ne peut pas être fermée dans la défense de ses privilèges, mais doit être capable de s’ouvrir à une nouvelle culture de la citoyenneté, et doit repenser les modèles de vie économique et de consommation dans leur rapport au monde de la pauvreté. Le phénomène des migrations, réalité structurelle et vitale pour l’avenir même des sociétés européennes, exige, à côté et avant même les mesures de sécurité, un projet clair sur l’intégration des immigrés et sur la collaboration avec les pays de l’immigration. Dès le début le projet européen regardait au-delà de ses frontières et s’ouvrait surtout à une vue sur l’Afrique, comme déjà l’exprimait la Déclaration Schumann de 1950. L’Union pour la Méditerranée lancée en juillet 2008 est un projet qui pourrait relancer une effective collaboration parmi les pays riverains de la mer Méditerranée et il pourrait devenir un espace de dialogue entre Islam et pays occidentaux . La question de la recherche d’un nouveau rapport entre religions, société et politique est liée dimension multiculturelle des sociétés européennes, toujours plus importante. Il devient donc nécessaire d’ouvrir des espaces d’éducation au dialogue interculturel et d’élaborer des parcours formatifs qui présentent la dimension religieuse comme une ressource dans le débat public quand il porte sur les thèmes de la vie et qui, en même temps, précise les limites de l’interférence religions dans la vie politique d’un pays. Il s’agit là d’une question émergente qui concerne non seulement la présence islamique toujours plus consistante dans les sociétés européennes, mais qui interroge aussi les communautés chrétiennes pour repenser leur engagement avec une cohérence nouvelle. Le contexte pluriel des sociétés européennes demande aujourd’hui une profonde conviction de respect des règles démocratiques, et une sincère préoccupation pour la croissance de la démocratie à tous les niveaux. C’est ainsi que les communautés chrétiennes, avec capacité et compétence, pourront offrir leur inspiration comme contribution au débat publique, en refusant tout intégrisme et tout abus d’autorité.

Protection de la création et sobriété face au défi écologique L’opinion publique perçoit de plus en plus qu’un rapport nouveau avec la nature est à rechercher en investissant dans les technologies qui ont un bas impact sur l’environnement, essayant d’exploiter les sources d’énergie renouvelables, et condition incontournable, en diminuant la demande d’énergie et la consommation des ressources. L’évolution climatique pose la question de la survie de l’humanité et de l’avenir des générations futures. Les objectifs approuvés par l’UE dans la rencontre de Bruxelles en décembre 2008 établissent une réduction du gaz à effet serre de 20% pour 2020. Mais au-delà des politiques de réduction de ces gaz, la question qui se pose est celle du changement culturel et des choix politiques nécessaires pour protéger la création : la sobriété comme style de vie, indispensable pour un plus grand bonheur de la société. Les questions de l’environnement appellent à une révision systématique et cohérente des modèles de développement économique et sociale. Il y a finalement la question des frontières de l’Europe : il s’agit là d’une question essentielle pour la citoyenneté : sur ce terrain il y a un grand défi pour éviter les fermetures et en même temps pour ouvrir des nouveaux horizons pour la démocratie. La question des modes d’organisation transnationale ou post-nationale est désormais incontournable. Il y a là un nouveau « chantier de la citoyenneté » qui s’ouvre pour réaliser l’Europe comme nouvelle communauté politique, démocratique par delà les frontières nationales.

La responsabilité de la citoyenneté s’exprimera à travers le vote qui donnera un visage au nouveau Parlement. Mais cela doit devenir réellement le lieu d’orientation et de démocratie qui permette de relancer le projet européen en dépassant l’exigence de l’unanimité, occasion trop souvent de protéger des intérêts contingents de caractère national ou même local . Les élections du nouveau Parlement européen peuvent être une étape importante dans l’histoire de l’Europe qui, dans la précision progressive du fonctionnement de ses différentes institutions se présente comme une réalité internationale facteur de paix et de réconciliation parmi les peuples. Les chrétiens ont une responsabilité à exercer dans ce processus humain, s’ils veulent mettre en pratique la parole de Dieu, un Dieu qui s’est rendu totalement solidaire de l’humanité.



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