Quelle est la manière dont les religions peuvent contribuer à la gouvernance ?
Parliamentary Assembly
Assemblée parlementaire
Committee on Culture, Science and Education /
Commission de la Culture, de la science et de l’éducation
Intercultural dialogue / Dialogue interculturel
-
Colloquy on Questions related to State and Religion / Colloque sur des questions ayant trait à l’état et à la religion
(Strasbourg, 27 February/février 2007)
Allocution du Père Bernard Senelle
Ordre dominicain, Association DECERE
Quelle est la manière dont les religions peuvent contribuer à la gouvernance ?
En 2001, la Commission européenne a fait inscrire sa propre notion de gouvernance dans le livre blanc de la gouvernance européenne. Ainsi, l’expression "gouvernance européenne” désigne les règles, les processus et les comportements qui influent sur l’exercice des pouvoirs au niveau européen, particulièrement du point de vue de l’ouverture, de la participation, de la responsabilité, de l’efficacité et de la cohérence(…). La notion de gouvernance prend acte du fait que les autorités politiques n’ont plus le monopole de la responsabilité, que des acteurs de toutes natures réclament d’être associés aux processus de décisions mentionnés et surtout qu’aucun acteur ne peut plus prétendre résoudre seul les problèmes posés par la mondialisation.
Dans ce contexte, les religions en dialogue les unes avec les autres sont conviées à s’exprimer et notre rencontre d’aujourd’hui en est le signe. En tant que membre de l’association Decere, Démocratie, construction européenne et religion qui a récemment organisé une table ronde sur ce thème, je suis heureux, ainsi que mes collègues ici présents de continuer le débat auquel avait déjà pris part M. Youyou.
Les religions ne sont pas en charge de la justice, elles ne gouvernent pas mais elles rappellent inlassablement l’exigence d’atteindre ensemble le bien commun, elles proposent une conception un peu spécifique de la « bonne gouvernance ». Ouverture, participation, responsabilité trouvent précisément leur cohérence dans l’attention aux pauvres et aux délaissés. Les religions contribuent à la gouvernance par leur rôle prophétique. Elles rappellent le cri de ceux qui ne vont pas bien, elles évitent que nous nous anesthésiions. « L’abolition de l’humain se fera sous anesthésie »1. Les religions posent le primat de la personne et cela c’est un bien donné. L’éthique catholique met en oeuvre ce bien selon deux axes principaux : la participation de tous et la responsabilité de chacun.
I. Le bien commun est donné.
« Vivre bien avec et pour l’autre dans des institutions justes »,2
C’est ce point où s’équilibrent les intérêts particuliers en vue du bien de tous. Si l’intérêt général est exprimé par la majorité, le bien commun n’est pas de l’ordre de la démocratie, c’est une valeur qui est au-delà des réalisations sociales, on ne le met pas aux voix. Au Conseil de l’Europe, le bien commun, ce pourrait être la défense des droits de l’homme, l’application de la Convention européenne des droits. Cela n’est pas discutable en tant que tel. Au Parlement européen, les parlementaires sont en charge du bien commun de l’Union européenne et non de leurs seuls intérêts nationaux.
L’Eglise parle de Loi naturelle ou d’un droit naturel pour exprimé ce caractère donné. Le droit naturel précède le droit positif et le fonde3. Ainsi, les Droits de l’Homme ne sont pas accordés par bonne volonté, ils sont là et notre tâche, la tâche de la Cour européenne des Droits de l’Homme est de les reconnaître et de les garantir. Les religions ont pour rôle d’éveiller au sens du bien commun, de rappeler l’existence de cette loi qui recèle une trace de divin. « Avant d’être un grand marché et une construction institutionnelle, l’Europe est d’abord le résultat d’un acte politique au sens le plus noble du terme. Elle repose sur une volonté de pardon mutuel, de réconciliation et de paix »4.
Pour être donné, le bien commun n’est pas figé : c’est un ordre éthique à discerner. La difficulté est que les mots ont un sens différent en fonction de leur cadre d’interprétation. C’est une des tâches du dialogue interreligieux et interconvictionnel que de chercher ensemble la vérité sans jamais vouloir en faire un instrument d’aliénation.
L’autorité au service du groupe identifie et sert le bien commun. Elle évite ainsi que le groupe ne se disloque et que chacun n’ait d’autre préoccupation que de vaquer à ses intérêts et occupations personnels. L’autorité politique assure la cohésion sociale du groupe, elle invite chacun à promouvoir, à sa mesure le bien commun. Au centre de cette vision des choses, se tient l’affirmation du primat de la personne. Les structures ont pour vocation d’incarner le bien, de l’institutionnaliser. C’est dans cette mesure qu’elles sont et deviennent les institutions justes dont parle Paul Ricoeur. A quoi reconnaît-on la dynamique du bien commun ? En ce qu’il promeut la participation de chacun et réclame la responsabilité de tous.
II. La mise en oeuvre du bien commun.
Les religions contribuent à rappeler ce qu’une société est tenue de procurer à ses membres : vérité, justice, solidarité, liberté, paix. Sans cela, il n’est pas de bien commun qui soit réalisable. La liberté doit être respectée et non concédée par un quelconque pouvoir, la vérité doit prévaloir dans le domaine de l’économie, du travail, des médias, de la recherche scientifique, des administrations publiques et de la justice. Quant à la solidarité, elle exige comme l’a magnifiquement exprimé Jean-Paul II que tous, nous soyons vraiment responsables de tous5. Le respect de la personne repose, quant à lui, sur le fait que l’Eglise voit dans chaque homme, l’image vivante de Dieu même et la non-violence exige le dialogue. Les deux principes ordonnateurs d’une bonne gouvernance sont la participation et la responsabilité.
1. Le principe de participation.
Il gouverne tout groupe et toute organisation : les entreprises, la société civile et la société politique. Selon ce principe, tout le monde a le droit et le devoir de participer au bien commun. Chaque personne, chaque nation, chaque acteur économique et politique doit pouvoir développer ses capacités sans être exclu. Le bien commun amène à recherche ensemble des intérêts mutuels et des communions possibles. Tous participent ainsi au développement et au progrès social en tant qu’acteur comme en tant que bénéficiaire. Cela s’oppose à une logique libérale selon laquelle chacun a sa conception de la vie bonne et du bien et peut, à sa guise, décider d’être ou de ne pas être acteur. La réflexion chrétienne sur la personne questionne, marque les limites du politique et contribue ainsi à la gouvernance. On pourra se référer à la pensée d’Emmanuel Mounier et au personnalisme.
2. Le principe de responsabilité-subsidiarité.
Cet autre aspect de la mise en oeuvre du bien commun signifie qu’une action publique doit être allouée à la plus petite entité capable de résoudre le problème par elle-même. Selon ce principe, on veille à ne pas faire à un niveau plus élevé ce qui peut l’être à un niveau plus faible et on recherche le niveau le plus pertinent de l’action publique. Lorsque les problèmes excèdent les capacités d’une petite entité, l’échelon supérieur a, alors, le devoir de suppléer et de soutenir. « Ni l’État ni aucune société ne doivent jamais se substituer à l’initiative et à la responsabilité des personnes et des communautés intermédiaires au niveau où elles peuvent agir, ni détruire l’espace nécessaire à leur liberté »6.
La personne est donc amenée à aller aussi loin qu’elle le peut avant qu’un groupe ne prenne le relais. Cela exige de ne pas rejeter tout ce qui va mal sur l’échelon supérieur et de prendre effectivement ses responsabilités en s’informant, en votant, en dialoguant comme nous l’avons fait aujourd’hui. Et ce qui vaut pour les personnes s’applique également à l’Etat et aux différents corps intermédiaires. Le principe de subsidiarité qui est l’un de ceux qui régule l’autorité au sein de l’Eglise catholique est invoqué en faveur du bon fonctionnement de la l’Union européenne. Celle-ci ne se substitue pas à la souveraineté des Etats notamment en matière religieuse. Si le droit de l’Union européenne n’ignore pas le fait religieux, il n’a pas de compétence spécifique en la matière. Les statuts des cultes, c’est-à-dire leurs modes de soutien et l’organisation relèvent des seuls droits nationaux. Les Etats sont toutefois tenus des respecter la Convention européenne des Droits de l’homme et de garantir la liberté de religion et des croyances dans les limites des nécessités de l’ordre public.
En conclusion, le concept de bien commun est à la base d’un dialogue confiant entre religions et institutions, il me semble parfaitement cohérent d’une part avec une religion et une spiritualité qui mette la Parole au coeur de l’histoire humaine, d’autre part avec les valeurs qui fondent des institutions internationales.
1 Maurice Bellet.
2 Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, 1990 p.202.
3 R. Minnerath, Pour une éthique sociale universelle, Paris, Cerf, 2004, p. 24.25.
4 COMECE, Les catholiques et l’Europe, Paris, Bayard, 2006.
5 Jean-Paul II, La question sociale, n°38, Paris, Cerf, p. 67
6 Congrégation pour la doctrine de la foi et Joseph Ratzinger, Instruction sur la liberté chrétienne et la
libération, n°73, 1986.

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